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"LA
MORT EST VIOLENCE"
par le Dr J.-F. Roche
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" Le malade mourant fait de sa mort en train de se faire une provocation ". Ainsi sexprime Patrick BAUDRY dans un article intitulé Une incontournable violence.
La mort est violente ; affirmer cela cest regarder en face une réalité.
08.00h du matin ; La morgue dun petit hôpital, non loin de lautoroute du Nord ; je découvre le cadavre de celui qui quelques heures auparavant était lami le frère, plein de vie et dénergie mort à 35 ans et à 140 dans le brouillard.
05.00h du matin ; appel du service de réanimation : aggravation brutale, puis arrêt cardiocirculatoire irréversible de cet homme de 50 ans en choc septique post opératoire
12.00h la vieille dame de 75 ans que nous connaissons depuis des années, hospitalisée périodiquement puis de plus en plus souvent, puis qui depuis quelques semaines ne quitte plus sa chambre, ni son lit depuis quelques jours, vient de séteindre "doucement" comme on dit.
Lhistoire se passe au début du siècle, à Vienne au cur de lempire austro-hongrois. Un jeune militaire dorigine modeste, mais brillant et intrigant est parvenu presque au sommet de la hiérarchie ; lorsque, chef de la police, il va être mis en défaut pour une erreur de jeunesse il va se heurter alors aux échelons les plus élevés de cette hiérarchie, au Kaiser lui-même. Il est alors acculé au suicide. en service commandé pourrait on dire. Dans une scène pathétique, lacteur, seul dans la chambre où il est enfermé et dont il ne peut séchapper, car toutes les issues sont gardées, face à son bureau sur lequel a été déposé, bien en évidence et à dessein, un pistolet chargé, cet homme donc, va nous plonger dans un combat intérieur dune incroyable violence qui va le pousser, tout à son corps défendant, au sens propre pourrait-on dire, mais inexorablement, à ce passage à lacte proprement insoutenable, se tirer une balle dans la tempe.
La nature de lêtre humain est une somme dénergies concentrées et produites par lorganisme permettant a celui-ci dêtre ce quil est, une machine dune extrême complexité, et au sommet de cette architecture unique, le cerveau : puissance et fragilité.
En face le cadavre : temps de rupture de cet extraordinaire équilibre : rupture violente, parce quil a fallu de manière brutale ou sournoise développer des énergies supérieures pour mettre un terme à cette vie, " telle un chêne quon abat " disait MALRAUX
Face à cette violence, plus ou moins consciemment lhomme va déployer des stratégies pour la contrer léviter, la contourner, souvent la dénier, la cacher en tous cas et par tous les moyens. Et pourquoi pas, devant linéluctable, tenter de sy soustraire en douceur ?
" Euthanasie ; la bonne mort " ainsi la définit le dictionnaire de la langue française de LITTRÉ, précisant " mort douce et sans souffrance qui ne désigne pas seulement la qualité mais lacte."
Nous allons ce matin en envisager les aspects médicaux. Nous aborderons dans une deuxième partie les aspects philosophiques et éthiques ; au terme de cette journée nous tenterons ensemble den faire la synthèse.
Aborder les aspects médicaux de lacte euthanasique cest parler de problèmes techniques, et cest évoquer les circonstances dans lesquelles ces demandes sont faites.
Venons en à lacte euthanasique. En quoi consiste-t-il ?
Déjà nous devons bien définir les termes : pratiquer leuthanasie cest provoquer de façon délibérée la mort dun homme ou dune femme malade ou pas, à sa demande ou pas. Ceci dans un but de compassion. Je mets le mot entre guillemets pour faire La différence avec lhomicide volontaire en dehors de toute considération humanitaire, là aussi entre guillemets ; mais vous sentez que toutes ces précaution de langage ne viennent pas là par hasard, elles recouvrent de vraies questions sur lesquelles nous aurons loccasion de revenir
Provoquer de façon délibéré la mort, cest parler, pour certains, deuthanasie active, qui la distinguent de leuthanasie passive et je fais référence à. un article de juillet 1991, de Margaret. P. BATTIN du département de philosophie de luniversité de lUtah. intitulé Euthanasie, la façon dont nous la pratiquons la façon dont ils la pratiquent, où elle compare les pratiques hollandaises allemandes et américaines. Le thème nest pas nouveau mais il est présenté de façon claire. Aux États-Unis il sagit de suspendre et ou darrêter un traitement jugé inapproprié chez un malade en fin de vie, parce quinhumain, sans but, et financièrement impossible à atteindre. Lauteur introduit la notion que cette suspension des soins a pu être anticipée par le patient lui-même, ou devant son incapacité mentale (incompétence) par des proches.
En Hollande, comme vous le savez il sagit de techniques actives appliquées par des médecins, sous certaines conditions bien précises, en Allemagne, où leuthanasie active est interdite, une association la Deutsches Gessellschaft für humanes Sterben, société allemande pour une mort humaine propose son soutien au suicide assisté.
La médecine au fur et à mesure de son développement met au point des procédures pour restituer un état physiologique, jamais ad integrum, mais permettant dassurer une fonction la plus proche possible de la norme ou plutôt préservant au mieux lautonomie physique et psychique de lindividu : autonomie fonctionnelle, pas intégrité.
Les progrès actuels de la recherche génétique laissent entrevoir des possibilités de réparer des anomalies, de les corriger, de prévenir parfois lapparition daltérations. Mais très souvent nous sommes impuissants et le diagnostic prénatal conduira parfois à linterruption de la grossesse à supprimer lembryon Cela nest pas toujours si schématique, et quelle femme, enceinte à quarante ans ne sest posé la question, avant de décider dune amniocentèse, de ce quil conviendra denvisager devant une trisomie 21 par exemple : avorter ? laisser vivre ?
Qui nentrevoit déjà dans ce savoir, un désir de maîtrise, un pouvoir médical peut-être, mais dautres le diront, pouvoir tout court de lhomme, exigence dune recherche plus catégorique de la suppression de toute anomalie nous amenant droit à leugénisme voire au délire de limmortalité. Cruelle déception. Doù, cette amère tentation, je lévoquais à linstant pour linterruption de grossesse, mais paradoxale cette fois, de traiter le mal par le mal. Nous devons mourir ; soit, nous ny pouvons rien, certains ajouteraient mordicus, pour linstant, mais cest nous qui déciderons du moment ; ne pouvant dire " Si je veux ", je veux pouvoir dire " quand je veux ".
Pratiquer leuthanasie cest utiliser des produits pharmacologiques usuels à des doses élevées et donc reconnues expérimentalement comme toxiques. Les exemples sont nombreux. Produits utilisés en anesthésie pour induire le sommeil, antalgiques, dont les effets secondaires deviennent létaux, lorsque des mesures de réanimation appropriées ne sont pas mises en route.
Au cours du traitement de malades en fin de vie, ces produits sont utilisés en pratique courante.
En effet la douleur est au cur de, notre vie ; elle est présente dans 75% des cas an cours de lévolution des maladies cancéreuses ; rarement absente lors des phases terminales quelle quen soit lorigine. il ny a pas si longtemps et quelquefois encore, la demande dune euthanasie était liée à une mauvaise prise en charge de la douleur. Il me semble ici nécessaire pour la clarté de nos échanges de préciser ce que nous entendons par phénomènes douloureux (je men excuse au près des spécialistes médicaux présents dans cette assemblée). Je reviens une fois encore aux définitions.
La douleur cest une sensation et une émotion désagréables associées à des lésions présentes ou supposées. Jinsiste sur le terme de sensation : phénomène qui fait appel à nos sens et nous définit en êtres de perception de nous-même et de lextérieur ; émotion évoque les réactions les plus intimes qui puissent se produire en nous sous leffet dévénements physiques ou psychologiques intérieurs on extérieurs à nous, proches ou lointains, qui pour quelque raison vont entrer en résonance avec notre psychisme, pour dire les choses simplement.
Désagréables parce quéminemment subjectifs ils seront. reçus de façon négative, péjorative, menaçante à court ou moyen terme pour notre autonomie dêtres pensants, pour limage que nous avons de nous-même et du monde. Il est caractéristique que ces phénomènes sont presque toujours rattachés, à tort ou à raison, à des lésions du corps, comme si toute rupture de la belle harmonie de notre être dans le monde était vécue comme une menace de destruction, et donc de mort.
On classe les douleurs somatiques en douleurs par excès de stimulations nociceptives, douleurs physiques si vous préférez, par exemple une coupure, une piqûre, et les douleurs de désafférentation cest à dire les douleurs par lésions du système nerveux lui-même à lorigine dautres sensations, en particulier danesthésie douloureuse, de brûlures ou de douleurs en éclair, qui nayant pas la même origine nimpliquent donc pas les mêmes traitements. Enfin, existent des douleurs dites psychologiques, qui nont pas de support somatique. Nous constatons que se retrouvent sous le terme de douleurs des phénomènes dorigine très variée, et dexpressions très diverses car chacun les interprète et les traduit avec son intelligence et sa propre hiérarchie des valeurs... Il sensuit des comportements qui seront à la base de nos observations ; et jinsiste ici sur la difficulté dappréciation dévaluation de ces phénomènes éminemment subjectifs en termes de nature, dintensité, de retentissement, nécessaire pour les comprendre et les traiter. Mais comme si les choses ne pouvaient décidément pas être simples, ce que nous présente le patient quand il nous parle de douleur a dautres dimensions que ce corps au moment où nous le découvrons Parce que la douleur est lexpression dune émotion, elle plonge ses racines dans lhistoire de cet homme ou de cette femme, et pas seulement actuel(le) : il ou elle nous parle de lui ou delle quand il se plaint de la façon dont il se plaint Et ce message vient de plus loin, on pourrait parler du cri de ses gènes, de sa lignée, de son peuple de sa culture. Peut-on oublier les contraintes de tous ordres, familiales, sociales, économiques qui font de cette souffrance ce quelle est au moment où nous la découvrons ? Nest-ce pas parfois tout le malheur du monde que cette femme, cet homme viennent déposer devant nous : " Je suis à bout je nen peux plus faites quelque chose ". Il faut faire quelque chose.
Nous ne pouvons pas entrer dans le détail des moyens mis à notre disposition, mais je vais donner quelques repères..
LOMS classe les médicaments antalgiques en trois catégories ; schématiquement :
ole niveau 1 : exemple laspirine, le paracétamol ou daffalgan ; ole niveau 2 : composés de niveau 1 plus un morphinique faible de synthèse ; ole niveau 3 : la morphine.
Sajoutent à ceux-ci toute une gamme de produits adjuvants qui vont potentialiser laction ; exemples corticoïdes, anti-dépresseurs anxiolytiques etc.
Et leuthanasie ? il est assez simple daugmenter des dosages sans en débattre, ou si peu, Ceci va peut-être vous choquer, mais cette pratique de leuthanasie qui ne dit pas son nom fut, et est sans doute encore de temps en temps, de pratique assez courante. Elle est à distinguer de laugmentation nécessaire de doses dantalgiques devant un surcroît de douleurs et qui peut éventuellement précipiter une issue fatale. Cette distinction est importante. Un article de mai 1995 dans le JPSM des Dr MENNICORTAL, SOUBERBIELLE et. BOUREAU permet de situer le débat. Sur le thème morphine et cocktail lytique, les auteurs insistent : sur linsuffisance de la prise en charge de la douleur du cancer dans de nombreux hôpitaux français. Le cocktail lytique ainsi nommé parce quil entraînait la mort, par lyse, cest-à-dire destruction des systèmes de maintien de la vie, associe un neuroleptique un opioïde, un antihistaminique, à lorigine conçu dans les années cinquante pour mettre en condition les grands traumatisés, diminuer le stress, en agissant sur le système nerveux autonome, la douleur et la conscience, permettant à lorganisme de passer un seuil critique et donnait ainsi du temps au traitement dagir et à lorganisme de rétablir ses équilibres. Cest lutilisation, mal adaptée ou insuffisante, puis abusive, du traitement des douleurs dans le cancer en phase terminale qui a donné sa sinistre réputation à cette technique, au sens propre du terme puisquelle permettait de passer larme à gauche en silence et en paix ; en tous cas pour lentourage, car bien souvent celle se faisait à linsu de tous. Cela a contribué sans doute à associer mort et morphine (doù ce mauvais jeu de mots "mort fine") et à jeter un discrédit sur cette drogue expliquant en partie les fortes réticences à son emploi que lon rencontre encore dans le corps médical, et dans le public.
Les auteurs out comparé les consommations hospitalières de morphine et de cocktail et dans leur conclusion suggèrent, je cite " que lorsque la douleur est mieux prise en charge, entendez par une meilleure utilisation de la morphine, on observe une tendance à la baisse de lutilisation du cocktail lytique ". Une de leurs hypothèses est que le cocktail est prescrit en réaction devant léchec du traitement de la douleur, ou dautres symptômes, pour répondre aussi aux pressions des familles, des équipes infirmières, ou parfois même du patient.
Les circonstances dans lesquelles sinscrit le débat euthanasique doivent nous motiver. Multiples elles le sont, par la pathologie ; quil sagisse dun cancer de découverte récente, mais à un stade déjà avancé et qui explose, douloureux ou pas, pouvant mettre en grandes difficultés physiques, mentales, psychologiques.
Quil sagisse dun malade suivi depuis de longues années pour une séropositivité et qui brutalement entre dans la maladie SIDA.
Quil sagisse dun patient en phase terminale de cancer. Le Dr Kinten Tovrend SEVERSON dans un article publié en août 97 dans le JPSM, intitulé Patients mourant dun cancer, choix à la fin de la vie rapporte quatre observations de malades ayant demandé dêtre aidés à mourir. Dans son introduction lauteur insiste sur limportance du débat sur euthanasie et suicide assisté, aux États-Unis et ailleurs, remarquant que des études cliniques accréditent lidée que la pensée du suicide assisté chez les malades en fin de vie est liée à une douleur mal calmée, la perte de contrôle, la dépendance, la perte de dignité. Une enquête sur les soignants montre que chez leurs proches en fin de vie, cest la crainte dune douleur mal calmée qui est au premier plan. Dans les quatre observations, une femme de 30 ans, un homme 50 ans, une femme mariée de 44 ans une autre de 36 avaient formulé au début de lévolution, le désir dune mort assistée, qui ne fut jamais renouvelée jusquà la fin de lévolution. Lauteur attribue ce changement dattitude, entre autres facteurs, à lattention, à lamour manifesté par les proches, à la présence efficace de léquipe médicale.
De même E. MORTIMER, en novembre 91 notait que devant. toute douleur psychique et ou spirituelle, les patients avalent besoin dune approche sociale ou dun accompagnement spirituel : " Ils ont besoin des gens - they need people ".
Dautres articles amèneraient à la même conclusion que lacte euthanasique nest pas une solution adaptée au traitement de la souffrance chez les malades en fin de vie. Signalons que dans certaines circonstances laugmentation de doses dantalgiques ou danxiolytiques peut conduire à un état de somnolence et abréger la durée du mourir. Cela na rien à voir avec leuthanasie, la finalité de lacte étant toute autre.
Les âges extrêmes, quil sagisse de la femme atteinte de la maladie dALZHEIMER, du nouveau né malformé. lui aussi incompétent, défient notre raison.
Il en est de même, des demandes irraisonnées du malade mental ; irraisonnable dune famille exténuée par la charge physique et psychologique, dun être en état végétatif depuis des années, auxquelles sajoutent parfois des pressions à peine voilées dune société intolérante à lidée même de déchéance ou de mort, dinstitutions à bout de souffle et de ressources.
Il ne sagit plus là dune demande précise et répétée dun malade conscient, mais de lappel de tiers, dune famille, de la société, de la justice par lintermédiaire du juge chargé de trancher sur lopportunité dun arrêt de traitement, et qui vont solliciter et prier au sens fort du terme le médecin dinterrompre de façon active cette vie sans conscience ; par exemple en suspendant des techniques de survie qui vont de lassistance respiratoire qui seule maintient le malade dans un semblant de vie, à lalimentation artificielle ; comme ce peut être le cas de certains comas chroniques devenant, avec le temps des fardeaux insupportables pour des familles. Décidera-t-on de traiter toute pathologie intercurrente susceptible dengager le pronostic vital ?
Mais parfois cest bien avant la maladie quun homme ou une femme auront par un "testament de vie" fait la demande quen cas de douleurs incontrôlables, ou datteinte intolérable à leur dignité, devant la déchéance de leur corps, un acte volontaire mette fin à leur calvaire et à leur vie.
Si les circonstances sont multiples, nous les avons évoquées, lêtre souffrant est solitaire, et il est unique
Lêtre souffrant est unique, or cest du fond de son désarroi de sa souffrance quil nous regarde sapprocher de son lit ; hésitants que nous sommes, à venir nous asseoir là à côté de lui, si démunis nest-ce pas ? Et il le sait : et nous savons quil le sait. Face au morcellement de sa personne physique. à laltération profonde de limage de soi, au déchirement progressif du tissu social, familial parfois, la seule issue, lui semble-t-il, est de partir, vider les lieux, quitter la scène.
Or nous parlons dimage de soi, de tissu social denvironnement familial ; quest-ce à dire sinon quil sagit bien de nous au moins autant que de lui. Limage quil a de lui même cest bien celle que nous lui renvoyons ; nous sommes au moins autant que lui-même partie prenante à ce travail de tissage de ce pallium, de ce manteau, qui viendra un jour ou lautre nous recouvrir, en nos derniers instants. ?
Un rapport du centre protestant détude de Genève, il y a 15 ans disait ainsi ; " le malade se perçoit dans une large mesure tel quil est perçu ".
Primo LÉVI, dans son livre Si cest un homme récit de sa captivité en camp de concentration, rappelle quun codétenu, responsable du bâtiment où il était retenu lui apportait tous les jours sa gamelle de soupe quil navait ni la force de la volonté daller chercher ; il écrit : " À lui je dois de ne pas avoir oublié que moi aussi jétais un homme ".
Voilà qui nous introduit à une autre dimension de notre réflexion, celle de lHomme, dans sa dimension éthique qui nous retiendra plus particulièrement cet après-midi, mais qui, vous lavez senti était déjà perceptible ici.
Pour en savoir plus "dossier euthasie"